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Publié : 10 novembre 2005

Article sur le projet de SCI du plateau de Saclay

Un petit Larzac en Île-de-France

Patrick Piro

Sur le plateau de Saclay, Emmanuel Vandame est soutenu par une « Association
pour le maintien d’une agriculture paysanne » (Amap). Nous l’avions rencontré en
mai. Nous sommes retournés le voir, en octobre, au moment des récoltes.

C’est un dimanche de mai contrasté, avec ce qu’il faut de lumière pour annoncer
l’été, d’averses pour embourber les bottes dans les ornières du chemin agricole,
et casser la machine à épandre le fumier d’Emmanuel Vandame. La terre est
grasse, sur le plateau de Saclay. Qui sait encore que ce coin d’Essonne, réputé
être la « Silicon Valley » française avec ses centres de recherche et ses
grandes écoles prestigieuses, porte les sols parmi les plus fertiles du pays ? « 
Les rendements sont deux fois plus importants qu’en Beauce, et l’hydrographie
des terrains est exceptionnelle : il n’y a jamais besoin d’arroser, ici... »
Agriculteur cerné par la progression des pôles d’excellence scientifique, des
rocades et des résidences pavillonnaires, Emmanuel Vandame, 40 ans, fait figure
de dernier des Mohicans. À Villiers-le-Bâcle, il a repris l’exploitation de son
père aux imposants corps de bâtiments, où l’on pouvait donner du travail à 35
personnes, il y a quarante ans. Il ne reste plus que lui,
ultime agriculteur de ce qui fut un village de 400 habitants, il y a trente et
un ans. Les premiers pavillons sortent de terre en 1974, et les « rurbains »
débarquent bientôt. Aujourd’hui, les quartiers résidentiels ont grignoté la
glèbe brune, Villiers-le-Bâcle compte 1 200 habitants, et le maire a récemment
pris un arrêté interdisant la traversée de la zone pavillonnaire par les
tracteurs ­ c’est-à-dire celui d’Emmanuel Vandame : trop de gadoue sur le
goudron.

« On n’a pas besoin d’agriculteurs à Villiers », s’est entendu rétorquer celui
qui assuma, un temps, une charge de conseiller municipal dans le bourg. « Trop
de bâtons dans les roues. Il y a quinze jours, j’étais sur le point de jeter
l’éponge. J’ai dit à ma compagne Cristiana : "On vend tout et on se barre"... Et
puis on est restés. Si on part, ils ont définitivement gagné. » C’est la
compagne d’Emmanuel Vandame qui lui a parlé des Associations pour le maintien
d’une agriculture paysanne (Amap), il y a deux ans. « Je dois reconnaître que je
ne croyais guère à ce genre de mouvement écolo... Je prenais ceux qui faisaient
cela pour des hurluberlus. »

Et en voilà près de cinquante, ce dimanche, à se coltiner les flaques et les
bas-côtés glissants, au milieu des pousses de blé vigoureuses et déjà vert
sombre. Journée « champs ouverts » : « On a mis 160 unités d’engrais », explique
le maître des lieux aux visiteurs, les pieds dans les premiers rangs. « Et moi
qui passe mon temps à empêcher mon fils de piétiner... », s’étonne un papa, au
milieu de la troupe curieuse, citadins majoritairement issus des villes de la
banlieue sud de Paris, équipés comme pour la randonnée, avec sacs à dos, cannes
et poussettes.

Il y a là près d’un tiers des membres de l’Amap du plateau de Saclay, l’une des
associations d’un réseau national en pleine expansion (1). Leur but : soustraire
la terre nourricière aux appétits des promoteurs afin de défendre son usage par
des paysans du cru, en agriculture biologique si possible. « C’est
particulièrement important en région parisienne, où les aménageurs trouvent
normal de bétonner les sols, d’expulser les agriculteurs et d’importer les
aliments de loin, défend Isabelle Morgan, l’une des fondatrices, il y a deux
ans, de l’Amap du plateau de Saclay. Un non-sens écologique et social... »

Le champ de blé, c’est pour comprendre la vie d’Emmanuel Vandame. L’un des
morceaux de résistance de la visite, c’est le carré de pommes de terre. Une
quarantaine de rangs de Monalisa, Franceline, Altesse, Délikatess... Le principe
de fonctionnement des Amap, dont les partenaires tissent des liens qui vont
fréquemment au-delà de l’intérêt bien compris, est le suivant : les membres
préfinancent la récolte, souscrivant ainsi des « contrats d’achat » à terme.
L’agriculteur, de son côté, s’engage à la qualité et à la diversité de ses
productions, ainsi qu’à la transparence technique et économique.

Pas grand-chose à voir encore dans les sillons, mais chacun le sait : les pommes
de terre sont « bios », cette année. Emmanuel Vandame gratte, pour dégager une
pousse. Céréalier dans l’âme, il est en train de basculer vers le maraîchage « 
amapien ». Par nécessité, au début. « J’aime mon métier, mais il est aujourd’hui
dévoyé par une absurde course à la productivité, poussée par une dégringolade
continue des prix de vente, et l’aumône des subventions européennes. Le
maraîchage, même si c’est plus lucratif à l’hectare, c’est un énorme boulot. »
Campé en pédagogue devant un public attentif, Emmanuel Vandame en présente un
échantillon : le fumier, il faut l’épandre à 4 heures du matin, quand le sol est
dur, pour éviter que la machine, avec ses 15 tonnes, n’écrase tous les rangs. Il
faut butter les plants, pour éliminer les mauvaises herbes, mais pas trop ­
l’an dernier, ils ont eu du mal à sortir. Les matricaires, notamment, sont de
vraies plaies. Un défaneur thermique, c’est pas
mal, mais à raison de 150 kg de gaz brûlés par ce « chalumeau » à « mauvaises »
herbes pour un hectare, est-ce plus bio qu’avec l’équivalent-pétrole d’un bon
pesticide chimique ? Et le fioul du tracteur, qu’il faut utiliser 5 à 6 fois
plus qu’avec les céréales ? « Le label bio en tant que tel ne m’intéresse pas
tellement, je suis plus sensible au bilan écologique global des méthodes de
production. » Le long du chemin, ce point de vue vient enrichir le bruit de fond
des débats de la joyeuse troupe crottée ­ OMC, médecines alternatives,
décroissance...

« Bon, on va voir les lentilles... » 1,05 hectare, cette année, un essai. « Je
vous avoue que j’ai dû passer du désherbant, reconnaît Emmanuel Vandame devant
ses "clients" compréhensifs, parce qu’avec la matricaire, le combat est perdu
d’avance. » Une femme ose quelques pas dans les rangs, en arrache un pied et
rapporte le trophée. « C’est très bon en tisane ! »

Pommes de terre, lentilles, petit épeautre, maïs doux, blé : cette année, sur
les 242 hectares qu’il cultive, l’agriculteur en a consacré 2,2 aux productions
« Amap », sept fois plus qu’en 2004 lors de sa première saison en contrat avec
l’association. Objectif à terme : consacrer six hectares au maraîchage bio, de
quoi faire vivre le couple Vandame, qui pourrait lâcher un jour le blé, en
pratiquant une rotation des cultures : chaque parcelle est mise en luzerne ou en
trèfle tous les trois ans, pour éliminer la concurrence des graminées
indésirables. Puis on fauche, et, les quatre années suivantes, les cultures
maraîchères profitent d’un sol reposé et nettoyé.

Après la tournée des champs, déjeuner sur l’herbe dans le jardin des Vandame, et
petite réunion d’information. « À ce jour, nous avons préacheté 4,7 tonnes de
pommes de terre et 230 kg de lentilles », annonce Corinne, chargée des contrats
pour l’Amap. Mais l’association entretient aussi des relations avec d’autres
agriculteurs. Sous son impulsion, la ville de Verrières-le-Buisson vient
d’acheter un terrain pour installer un maraîcher sur le territoire de la
commune. Un projet de même nature frémit à Palaiseau. À l’évidence, les projets
de « retour à la terre » séduisent en région parisienne.

Lire la suite dans Politis n° 875 du 10/11/05

(1) La première Amap a été créée à Ollioules (Var) en 2001. Le mouvement en
compte une bonne centaine en France (alliancepec.free.fr), dont une dizaine en
Île-de-France ­ dont l’Amap du plateau de Saclay (nom officiel : Les Jardins
de Cérès, 01 60 10 24 17) ­ et le double en projet (coordination : 01 45 23
42 19, alliance-idf.ceres91.net).

(2) La mission principale des Safer, sans but lucratif et agréées par le
gouvernement, est l’installation et la transmission d’entreprises agricoles.